• 8 februari 2026 2:31 AM

9 décembre 2025

La guerre au Soudan est souvent décrite comme un affrontement entre deux généraux et leurs armées rivales. Dans un discours prononcé lors d’une conférence sur la guerre civile au Soudan, Heath Sloane, directeur du renseignement géopolitique au sein de B&K Agency, dresse un tableau tout autre. Selon lui, le cœur de la violence actuelle n’est pas seulement militaire, mais d’abord idéologique. Il pointe des réseaux islamistes organisés qui orientent, légitiment et cadrent la guerre, alors que près de dix millions de Soudanais ont perdu leur maison et que la famine progresse.

Sloane affirme que quiconque veut comprendre l’évolution de la situation au Soudan, et souhaite y exercer une influence en tant que décideur européen, doit aller au-delà de la simple lecture militaire. Derrière les Forces armées soudanaises (SAF), explique-t-il, se trouve une troisième force : un champ idéologiquement structuré de religieux, d’organisateurs, de bailleurs de fonds et d’intermédiaires politiques qui alimentent la guerre et l’ancrent dans un cadre religieux.

Une troisième force derrière la ligne de front

Depuis la mi-2023, Sloane constate un tournant net. Parallèlement aux combats, un réseau d’acteurs islamistes fournit aux SAF une justification morale, de la propagande numérique et une protection politique. Dans des villes comme Port-Soudan, Omdourman, Atbara et Kassala, il observe le même schéma : des réseaux de mosquées diffusant des prêches au langage guerrier, des canaux Telegram coordonnant le recrutement, des mouvements de jeunesse fournissant des combattants et d’anciens officiers du renseignement qui reprennent une place dans la guerre de l’information.

Les recherches de l’unité d’analyse géopolitique de B&K Agency montrent, selon lui, une corrélation nette entre les pics de mobilisation en faveur des SAF et des vagues de prêches coordonnés dans certaines régions, surtout dans l’État de la rivière du Nil et dans l’Est du Soudan. Dans ces prêches, le conflit n’est pas décrit comme un simple affrontement militaire, mais comme un devoir religieux. Dès lors qu’une guerre est ainsi encadrée, un cessez-le-feu est rapidement présenté comme une trahison, ce qui met les efforts diplomatiques sous pression.

Les Frères musulmans comme acteur contemporain

Dans le débat occidental, les Frères musulmans au Soudan sont encore souvent perçus comme un héritage de l’époque d’Omar el-Béchir. Sloane juge cette vision dépassée. Il décrit un réseau de religieux, de donateurs, d’organisateurs et de canaux médiatiques qui est aujourd’hui actif dans les zones contrôlées par les SAF et qui s’adapte avec souplesse aux conditions de la guerre civile.

Selon lui, ces structures jouent trois rôles simultanément. Elles déclenchent d’abord la mobilisation religieuse, notamment par le biais de prédicateurs comme Abdel-Hay Youssef, qui présentent le combat comme la défense d’un ordre étatique islamique, stimulant ainsi le recrutement et une ligne dure dans les négociations. Elles offrent aussi au commandement militaire une sorte de bouclier idéologique : dans les échanges avec des délégations étrangères, les SAF sont présentées comme la gardienne de l’identité islamique du Soudan, ce qui rend le refus d’un cessez-le-feu moins isolé en apparence.

Par ailleurs, Sloane insiste sur la dimension transfrontalière. Il cite des figures comme l’homme d’affaires Abdelbasit Hamza, qui a retrouvé une influence visible après le coup d’État de 2021 et a été désigné en 2023 par les États-Unis comme financier du Hamas. Cet exemple illustre, selon lui, la facilité avec laquelle les réseaux islamistes soudanais peuvent passer de la politique de pouvoir interne à des structures militantes extérieures.

Des narratifs en résonance avec le Hamas, l’Iran et les Houthis

Les liens idéologiques avec le Hamas ne relèvent pas, selon Sloane, d’un simple rappel historique : ils font partie de la manière dont la guerre est présentée aujourd’hui. Dans les communications islamistes de 2023 et 2024, il est régulièrement fait référence au « modèle de résistance » qui a attiré beaucoup d’attention après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023. Des religieux, notamment au Kordofan du Nord et dans l’État d’Al-Gezira, décrivent le théâtre soudanais comme un front parmi d’autres dans une lutte régionale plus large.

À cela s’ajoute ce que Sloane décrit comme un ancrage clair d’acteurs iraniens et houthis dans les zones contrôlées par les SAF. Il mentionne des composants de drones iraniens identifiés à Port-Soudan, de nouveaux entrepôts ressemblant à des hangars pour appareils sans pilote, ainsi que des vols cargo dont le matériel réapparaît ensuite sur le champ de bataille. Selon lui, des agents houthis circulent le long du corridor oriental du Soudan, où les structures étatiques sont faibles et où les flux d’armes sont plus faciles à faire transiter. Dans son analyse, le Soudan se transforme en corridor logistique et idéologique entre Gaza, le Yémen et le Sahel.

Pourquoi les réseaux islamistes choisissent les SAF

Sloane souligne que le soutien des acteurs islamistes aux SAF ne découle pas d’une loyauté personnelle envers le chef de l’armée, Abdel Fattah al-Burhan. Il s’agit selon lui d’une stratégie calculée. Si les Forces de soutien rapide (RSF) l’emportaient, le pays risquerait de se fragmenter en une mosaïque de fiefs de milices, avec une économie fondée sur la contrebande et le contrôle armé. Une victoire des SAF sans influence islamiste pourrait, à l’inverse, ouvrir la voie à une transition civile.

Pour les réseaux islamistes radicaux, le scénario le plus attractif est celui d’une victoire des SAF reposant fortement sur la mobilisation religieuse et l’appui des autorités religieuses. Dans ce cas, un projet islamiste peut revenir au cœur des centres de pouvoir à travers la structure militaire. Dans les communications internes, explique Sloane, l’enjeu est formulé sans détours : en cas de défaite, une vision islamique de l’État s’effondre ; en cas de victoire, elle reprend forme. Cela explique en partie pourquoi, du côté des SAF, le « non » à un cessez-le-feu est répété, même lorsque la situation militaire ne l’exige pas immédiatement. La pression idéologique y joue un rôle majeur.

Une violence qui suit des schémas idéologiques

L’ampleur de la violence au Soudan est immense : meurtres, déplacements massifs, violences sexuelles, épurations ethniques et signalements d’agents chimiques. Sloane insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas, selon lui, d’explosions chaotiques, mais souvent de violences qui suivent des messages idéologiques préalables.

En juin 2024, certains groupes de population ont été désignés dans des prêches coordonnés comme la source de la rébellion. Peu après, des attaques ciblées ont été menées dans des quartiers d’Omdourman où vivaient ces groupes. Dans l’État d’Al-Gezira, des groupes de surveillance inspirés par la religion sont ensuite apparus, réactivant d’anciens codes de « l’ordre public », avec harcèlement et arrestations pour des prétendues infractions vestimentaires ou comportementales. Il ne s’agissait pas de lois formelles, mais d’actions motivées idéologiquement dans un vide de l’autorité étatique. Il y voit toutefois un parallèle : là aussi, la violence fait partie d’un projet délibéré plutôt que d’un simple effondrement de l’ordre. Le Soudan, selon lui, ne fait pas seulement éclater ses structures existantes, il est en même temps réorganisé par des systèmes armés et idéologiques concurrents.

Conséquences pour l’Europe

Pour l’Europe, la guerre au Soudan semble souvent lointaine, mais dans l’analyse de Sloane, il s’agit d’un faux sentiment de sécurité. Il cite trois domaines où les évolutions ont des conséquences directes pour les intérêts européens.

Premièrement, les routes migratoires se déplacent. Lorsque l’État d’Al-Gezira s’est davantage effondré en 2024 et que les combats autour de la capitale se sont intensifiés, un nombre croissant de personnes ont fui via la Libye et l’Égypte en direction de la Méditerranée. Deuxièmement, le Soudan devient, selon lui, un maillon entre les soulèvements au Sahel et les mouvements militants le long de la mer Rouge. Troisièmement, il met en garde contre un possible nouvel axe idéologique allant de Gaza au Yémen via le Soudan, porté en partie par l’influence iranienne et une reconstitution de forces islamistes à Khartoum et dans d’autres villes.

Si le Soudan redevient un État qui s’aligne clairement sur des projets de pouvoir islamistes, l’impact, selon Sloane, ne se limitera pas à Port-Soudan ou à la Corne de l’Afrique. Cette évolution se fera sentir jusqu’à la bordure sud de l’Europe.

Ce que Sloane estime nécessaire aujourd’hui

Dans son discours, Sloane appelle à une autre manière de regarder le conflit soudanais. Il plaide pour que la dimension idéologique ne soit plus dissimulée derrière un langage uniquement humanitaire ou militaire. Pour parvenir à une paix durable, il juge nécessaire de cartographier les réseaux à l’origine de la mobilisation religieuse et de les soumettre à un questionnement beaucoup plus poussé.

Il voit un rôle clair pour les pays européens dans le soutien aux acteurs soudanais qui misent sur le pluralisme : organisations de femmes, groupes minoritaires, journalistes indépendants et initiatives citoyennes. Il demande également une surveillance beaucoup plus précise des structures islamistes, depuis les mosquées et les canaux en ligne jusqu’aux flux financiers. Dans son analyse, cela implique une coopération renforcée avec des partenaires de la région pour contrer l’ancrage iranien et cibler de manière précise les principaux bailleurs de fonds.

Sloane conclut que la population soudanaise a droit à un avenir qui ne soit pas à nouveau déterminé par l’alternance entre étau idéologique et effondrement militaire. Si la communauté internationale agit de manière claire et cohérente, il voit encore de la marge pour une autre trajectoire. Si cette action fait défaut, il craint que les mêmes forces idéologiques qui attisent aujourd’hui la guerre ne continuent de dicter l’orientation du pays pendant encore des décennies.

Sources :
Discours de Heath Sloane, « Sudan in Crisis: Turning Humanitarian Action into Lasting Peace – Islamist Networks in Sudan’s Civil War », B&K Agency, 9 décembre 2025

Andy Vermaut +32499357495