
4 février 2026
Tout commence par une somme “pour tenir” : acheter de la nourriture, payer un médecin, traverser une mauvaise saison. Puis la dette s’allonge, se gonfle de frais ajoutés unilatéralement, et finit par dicter la vie entière d’une famille. Le rapport rédigé par Global Human Rights Defence, avec des contributions du World Sindhi Congress, décrit ce mécanisme avec une rigueur rare : cadre juridique, signaux de terrain, cas concrets, rôle des organisations et des syndicats, et limites de l’action publique. L’ensemble est très équilibré, précisément parce qu’il ne réduit pas la question à l’indignation. Mais cette sobriété met aussi en évidence un angle mort : la servitude pour dettes n’est pas un drame isolé “au bout du monde”. Elle s’inscrit dans des chaînes économiques où les marchés internationaux — et l’Europe aussi — bénéficient trop souvent de prix bas sans exiger une responsabilité vérifiable.
Le contexte économique est clair. L’agriculture représente 18,9% de l’économie et absorbe 42,3% de la main-d’œuvre, ce qui explique la puissance sociale et politique de certains propriétaires fonciers. Dans ce paysage, le rapport présente la servitude pour dettes (bonded labour) comme une forme de travail contraint encadrée par une dette, avec salaires dérisoires ou inexistants, restrictions de mouvement, et perte de la liberté réelle de choisir un emploi.
Le “lower Sindh” comme zone à risque, avec des districts nommés
Le rapport situe la pratique de façon répétée dans le “lower Sindh” et cite des districts où elle serait particulièrement fréquente : Badin, Sanghar, Tando Allahyar, Mirpurkhas, Mithi, Umerkot, Shaheed Benazirabad et Hyderabad. Il évoque aussi une comparaison chiffrée attribuée à un représentant lié aux droits des paysans : plus de 3.000 cas signalés en 2020 contre 1.700 en 2019. La mesure n’est pas parfaite, mais la hausse indique une pression croissante et une visibilité plus grande, ce qui, dans ce type de système, n’arrive jamais “par hasard”.
Le piège du peshgi : un compte que la victime ne contrôle pas
Le rapport décrit l’entrée la plus courante dans la servitude par le peshgi, une avance ou un prêt accordé “avant que le travail ne soit effectué”. Sur le papier, le travail rembourse. Dans la réalité décrite, la dette devient un registre contrôlé par l’employeur : des coûts de logement, de vêtements ou de nourriture s’ajoutent, la transparence manque, et la contestation est presque impossible quand la personne ne sait pas lire ou n’a aucun document. Le système déborde vite le seul travailleur : conjoint, enfants et parfois plusieurs générations se retrouvent “pris” dans la même obligation, surtout quand le principal soutien tombe malade, devient invalide ou décède.
Les enfants dans l’économie de la dette : estimations et réalité d’un terrain fermé
Le rapport relie la servitude pour dettes au travail des enfants avec des estimations explicites : 13 millions d’enfants au travail au niveau national et environ 4 millions dans la province du Sindh, notamment dans l’agriculture, les briqueteries et le tissage de tapis. Il mentionne aussi une donnée sur des libérations : entre 2013 et 2021, 3.329 enfants, avec des membres de leur famille, auraient été libérés de la “garde” de propriétaires fonciers dans le secteur agricole. La bibliographie inclut également une estimation médiatique beaucoup plus élevée — 1,7 million de personnes concernées au Sindh, dont 700.000 enfants — présentée comme une affirmation rapportée, ce qui souligne une difficulté centrale : compter précisément est ardu quand les victimes vivent sur des terrains privés, sous contrôle, et quand la plainte peut coûter le toit, le travail et la sécurité.
Une loi solide, une mise en œuvre qui s’enlise
Le rapport expose un cadre juridique robuste, puis montre l’écart avec l’application. Le travail forcé est interdit constitutionnellement, des mécanismes de procédure pénale et l’habeas corpus peuvent permettre des libérations, et la loi fédérale de 1992 (Bonded Labour System (Abolition) Act) définit la servitude pour dettes comme un service contraint dans une relation de dette pouvant entraîner salaires nominaux, restriction de la liberté de travail, limitation de mouvement et atteintes au droit de propriété. La loi annule les accords qui maintiennent la servitude et considère les dettes “entièrement réglées” à l’entrée en vigueur, tout en prévoyant des sanctions pénales et une responsabilité possible des entreprises. Le rapport note ensuite qu’en 2016 le Sindh a adopté une loi provinciale similaire, avec des peines d’emprisonnement plus longues, et il rappelle une procédure révélatrice : une pétition constitutionnelle déposée en 1996 a contesté l’efficacité réelle de la loi de 1992 dans l’agriculture au Sindh, et le rapport indique qu’une audience citée a eu lieu le 9 mars 2007, le dossier restant pendante selon la source mentionnée. Dans un système de dette, l’attente joue rarement en faveur des victimes.
Briqueteries : maladie, insalubrité et atteintes à la dignité
Le rapport décrit aussi la dimension physique de la servitude, notamment dans les briqueteries où les familles vivent souvent sur place. Il cite des conditions où les fumées et la fumée noire aggravent l’asthme et augmentent le risque de tuberculose, où l’eau utilisée pour la terre est associée à des maladies de peau, et où les toilettes correctes manquent. Il mentionne également des alertes sur une mortalité élevée chez des enfants travaillant dans ces sites. Cette dimension est essentielle : ici, la servitude ne se résume pas à un “salaire faible”, mais à un environnement qui abîme simultanément santé, éducation et sécurité.
Genre et statut de caste : une exposition accrue pour les femmes dalits
Le rapport consacre une partie au genre et à la caste, citant les femmes dalits comme particulièrement exposées à la violence et à la discrimination, avec des risques allant jusqu’aux violences sexuelles et à la traite. Il insiste sur un verrou récurrent : l’accès à la justice est entravé par la pauvreté, l’exclusion sociale et l’asymétrie de pouvoir, ce qui transforme le droit en promesse lointaine quand déposer plainte revient à perdre tout moyen de survie.
Contrepoids : syndicats, société civile et un rare dialogue multi-acteurs
Le rapport souligne aussi ce qui résiste. Il documente une Consultation provinciale sur la servitude pour dettes tenue le 23 décembre 2021 par la Labour Education Foundation, réunissant des représentants d’un syndicat de travailleurs des briqueteries, une association de propriétaires de briqueteries, des structures publiques liées à la protection sociale et à la mise en œuvre de traités, ainsi que des responsables syndicaux et des organisations de la société civile. Ce type de format compte parce qu’il reconnaît que la solution doit toucher à la fois l’inspection, la répression pénale, l’accès au crédit non abusif et des alternatives d’emploi.
Le rapport relate également une libération concrète : après une pétition de la Human Rights Commission of Pakistan, 43 travailleurs ont été libérés à Ornach, dans le district de Khuzdar (Baloutchistan), à la suite d’une plainte partie d’Hyderabad, relayée à Quetta, puis portée devant la Haute Cour du Baloutchistan. Cette séquence rappelle qu’une action juridique peut aboutir, mais aussi qu’elle dépend d’un accompagnement que la plupart des victimes n’ont pas.

L’angle mort européen : commerce sans responsabilité
Une recommandation du rapport propose le retrait de licences d’exportation pour des entreprises produisant dans des conditions contraires aux lois du travail. Cette phrase dépasse le cadre local : elle relie directement la servitude à la pression des prix, aux marchés de destination et à la responsabilité de chaîne. L’Europe n’est pas accusée d’avoir créé ce système, mais elle ne peut pas prétendre défendre les droits tout en tolérant des chaînes d’approvisionnement où la vérification est faible et les sanctions rares. C’est là que se loge l’angle mort : le confort politique de grands principes, sans contraintes mesurables sur le commerce.
Sortir du cercle : exécution, poursuites et reconstruction
Le rapport pousse une logique de mesures qui se renforcent mutuellement : une exécution plus ferme et spécialisée des lois, des poursuites contre les employeurs pour déplacer la peur du côté des auteurs, l’annulation publique des dettes liées à la servitude pour empêcher toute “extorsion de remboursement”, l’arrêt des arrestations arbitraires visant des victimes, et surtout une réhabilitation qui combine soins médicaux, soutien psychologique et aide économique afin d’éviter le retour immédiat au prêt abusif. Le rapport évoque également la coopération avec des institutions internationales comme la Banque mondiale pour financer des programmes avec des ONG locales et rendre l’application possible, parce qu’une loi sans moyens reste un texte.
Sources (fin) :
Global Human Rights Defence UN Team, avec contributions du World Sindhi Congress, “Bonded Labour Report” (économie, districts du lower Sindh, cadre légal, consultation du 23 décembre 2021, cas de Khuzdar, recommandations). GHRD_Bounded_Labour_Pakistan
Références clés citées dans le rapport (sélection) : Pakistan Economic Survey 2017–18 ; Convention n°29 de l’OIT (1930) ; Bonded Labour System (Abolition) Act, 1992 ; Sindh Bonded Labour System (Abolition) Act, 2016 ; Supreme Court of Pakistan Const.P.69/1996 ; éléments HRCP sur la libération à Khuzdar ; références sur travail des enfants et santé en briqueteries. GHRD_Bounded_Labour_Pakistan
Andy Vermaut +32499357495
Remerciements à Sital Sradhanand – Chief Global Human Rights Defence – pour son dévouement infatigable et son leadership courageux dans la défense mondiale des droits humains. Son engagement en faveur de la justice et de la protection des droits des plus vulnérables est une inspiration constante.
