• 8 februari 2026 1:23 AM

Dans la salle SPAAK du Parlement européen à Bruxelles s’est tenue, le mardi 9 décembre 2025, une conférence consacrée à la guerre au Soudan et à ses conséquences pour la région et pour l’Europe. En tant que défenseur des droits humains et président du World Council for Public Diplomacy and Community Dialogue ainsi que de l’organisation de droits fondamentaux Postversa, je suis le dossier soudanais depuis des années, des actions aux Nations unies à Genève jusqu’à la Cour pénale internationale à La Haye. Dans cette tribune, je rassemble les principaux signaux d’alarme et j’appelle l’Europe à enfin aller au-delà de la seule aide humanitaire d’urgence.

Un pays à bout de souffle

Le Soudan compte près de cinquante millions d’habitants et partage ses frontières avec sept pays. Ce qui fut autrefois un maillon essentiel entre l’Afrique et le monde arabe est aujourd’hui un pays à bout de souffle, écrasé par la guerre, l’idéologie et l’indifférence internationale. La guerre civile a jeté sur les routes des millions de personnes et provoqué l’une des crises humanitaires les plus graves au monde.

Cette crise n’est pas apparue par hasard. Elle est profondément enracinée dans l’histoire du pays et dans l’influence des Frères musulmans, une force idéologique qui, depuis des décennies, mine le développement du Soudan et légitime la violence.

Dans les années 1990, le régime d’Omar el-Béchir a offert refuge à Oussama ben Laden. Le Soudan est alors devenu un centre logistique et idéologique du terrorisme international. Le régime a imposé une interprétation étouffante de la loi islamique, avec des peines particulièrement sévères pour les femmes et une répression brutale de toute forme d’opposition. Les poursuites pour crimes de guerre et génocide intentées contre Béchir à la Cour pénale internationale illustrent jusqu’où cette dérive est allée.

L’espoir de 2019 – puis le retour de bâton

En 2019, une véritable fenêtre de changement s’est pourtant ouverte. Un soulèvement populaire a mis fin au régime de Béchir. Sous la direction du Premier ministre Abdalla Hamdok, une tentative a été faite pour engager le Soudan dans une autre voie : combattre la corruption, améliorer les relations avec les États-Unis et rechercher la coopération avec des acteurs régionaux progressistes, tels que les Émirats arabes unis. Le Soudan a également rejoint les accords d’Abraham, aux côtés notamment du Maroc, de Bahreïn et des Émirats, et s’est rapproché d’Israël.

Ce n’était pas qu’un symbole. Cela marquait une rupture avec l’ancienne ligne idéologique des Frères musulmans, anti-occidentale et anti-israélienne. Le Soudan avait alors la possibilité de devenir un pays misant sur le développement économique, la coopération régionale et la paix.

Mais les forces de résistance ne se sont pas avouées vaincues. En 2021, Abdel Fattah al-Burhan a pris le pouvoir par un coup d’État. Pour de nombreux démocrates soudanais, il ne représente guère plus que la continuité, sous un nouveau visage, des anciens réseaux de pouvoir gravitant autour de Béchir. Depuis lors, le pays est entraîné dans une nouvelle spirale de violence, les Forces armées soudanaises (SAF) étant accusées de crimes de guerre, de massacres, de violences sexuelles et du blocage délibéré de l’aide humanitaire.

Ingérences étrangères : armes, argent et idéologie

La guerre au Soudan n’est plus une affaire purement interne. Plusieurs acteurs étrangers poussent le pays un peu plus chaque jour vers l’abîme.

Les forces armées égyptiennes et les services de renseignement du Caire soutiennent l’armée soudanaise, prolongeant ainsi la guerre. Des rapports font état d’enlèvements et de recrutement forcé d’enfants, ainsi que de crimes systématiques contre les femmes.

Outre l’Égypte, la Turquie, l’Iran et le Qatar jouent également un rôle en fournissant fonds et armements à une armée étroitement liée, sur le plan idéologique, aux Frères musulmans. Des armes chinoises sont achetées par des circuits détournés, financées par de l’argent qatari. L’Iran est, lui, associé à l’emploi d’armes chimiques, avec des dizaines de milliers de femmes et d’enfants parmi les victimes.

L’armée soudanaise utilise en outre des avions chinois et russes, cofinancés via ces réseaux, pour bombarder des églises et des mosquées. Ce qui est présenté comme de la « sécurité » est en réalité une guerre de destruction contre la population du pays.

Une porte d’entrée stratégique pour la Russie et l’Iran

Le Soudan dispose d’un autre atout stratégique : Port-Soudan, véritable porte d’entrée de la Russie vers l’Afrique. L’accès à ce port offre à Moscou des moyens supplémentaires pour approvisionner des milices sur l’ensemble du continent africain. Il ne s’agit pas d’un théâtre lointain, mais d’un enjeu qui touche directement aux intérêts de sécurité européens.

Les ramifications dépassent largement le seul Soudan. L’homme d’affaires soudanais Abdelbasit Hamza, réhabilité après le coup d’État de Burhan, a été désigné par les États-Unis comme terroriste international pour son financement des Brigades al-Qassam du Hamas. C’est précisément cette branche armée qui a participé aux attaques du 7 octobre en Israël.

D’autres dirigeants du Hamas, comme Khalil al-Haya, ont été façonnés idéologiquement à Khartoum à l’époque où Ben Laden y était actif. Certains responsables du Hamas ont même détenu un passeport soudanais. À cela s’ajoutent des réseaux iraniens qui acheminent des combattants houthistes du Yémen vers le Soudan, ce qui menace à terme les voies maritimes de la mer Rouge. Environ 15 % du commerce mondial transite par cette route.

Si le Soudan continue de glisser vers le rôle de ligne de front dans une guerre par procuration plus large menée par l’Iran et la Russie, l’impact se fera tôt ou tard sentir en Europe, tant sur le plan économique qu’en matière de sécurité.

Une catastrophe humanitaire sans fin

Sur le terrain, les drames humains s’accumulent. Des millions de personnes sont déplacées. La famine menace. Les organisations humanitaires se heurtent à des blocages, à l’intimidation et à la violence.

Lors d’actions aux Nations unies à Genève, des participants portaient des masques à gaz pour symboliser l’atmosphère étouffante du conflit. Cette image m’est restée gravée en mémoire : une population qui, au sens propre comme au figuré, n’arrive plus à respirer.

Le secrétaire général de l’ONU a déjà parlé d’une crise d’une ampleur sans précédent et mis en garde contre le risque de voir le monde oublier le Soudan. C’est précisément là que réside le danger : un conflit qui disparaît des écrans radar, mais devient toujours plus meurtrier sur le terrain.

L’aide humanitaire est vitale, mais elle ne peut se transformer en pansement permanent sur une plaie béante. Elle doit s’inscrire dans une trajectoire politique claire vers la paix et le contrôle démocratique.

Ce que l’Europe peut réellement faire

Avec son attachement aux droits humains et à la coopération multilatérale, l’Europe a un rôle clé à jouer. Cela exige plus que des déclarations inquiètes.

  • Exiger un véritable cessez-le-feu. Un arrêt immédiat des hostilités est indispensable, aussi difficile soit-il à obtenir. L’armée soudanaise ne peut plus être autorisée à faire traîner les négociations pendant que la violence se poursuit.
  • S’attaquer aux financements et aux réseaux. Des acteurs comme Abdelbasit Hamza, dont les liens avec des organisations terroristes sont avérés, ne doivent pas être réhabilités, mais poursuivis et isolés.
  • Adopter une ligne claire face aux Frères musulmans. Une idéologie fondée sur la guerre permanente et la déstabilisation n’a pas sa place dans un pays qui veut avancer. L’Europe doit faire passer ce message aussi dans ses contacts diplomatiques avec les acteurs régionaux.
  • Soutenir un gouvernement civil. Des personnalités comme Abdalla Hamdok, aujourd’hui en exil à Abou Dhabi, incarnent une autre vision de l’avenir du Soudan : le dialogue, le désarmement et la coopération avec des partenaires qui privilégient la stabilité plutôt que le chaos.
  • Renforcer les accords d’Abraham. Plus il y aura de pays dans la région misant sur la normalisation et la coopération économique, plus l’espace se réduira pour les réseaux extrémistes qui entretiennent le conflit.

Un choix pour la paix – aussi dans notre intérêt

Certains diront que le Soudan est « trop loin ». L’histoire démontre le contraire. Quand le Soudan servait de refuge à Ben Laden dans les années 1990, le monde a ensuite été confronté aux attentats du 11 septembre et à une « guerre contre le terrorisme » globale, avec des centaines de milliers de morts à la clé.

Si nous détournons le regard aujourd’hui, nous risquons une répétition de ce scénario sous une autre forme. Un Soudan instable, utilisé comme plateforme par la Russie, l’Iran, des milices armées et des réseaux terroristes, finira tôt ou tard par frapper à notre porte : par des flux migratoires nés du désespoir, par la perturbation des routes commerciales, par de nouvelles vagues de violence extrémiste.

L’Europe doit donc montrer qu’elle ne se préoccupe pas uniquement de l’aide d’urgence à court terme, mais aussi d’une solution politique à long terme. Cela implique de travailler au désarmement, de bloquer les financements internationaux des machines de guerre et de renforcer, au Soudan, les forces qui misent sur le dialogue et le renouveau démocratique.

Le peuple soudanais mérite un pays qui ne soit plus l’otage de l’idéologie, des ingérences étrangères et de la logique militaire, mais qui puisse choisir la paix, la prospérité et la coopération.

Cet avenir ne tombera pas du ciel. Il exige du courage politique – à Khartoum, dans la région et ici, en Europe.

Andy Vermaut
Défenseur des droits humains et président du World Council for Public Diplomacy and Community Dialogue et de Postversa
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